PLU-6917 Arts et géographies (E-2016)_écriture(s) et espace(s)

fleuve5


L’ÉCRITURE QUI AFFECTE L’ESPACE

En quoi, dans ce double mouvement qui tisse les gens à leur milieu, l’écriture et le discours ont un impact? Chez Vitali-Rosati comme chez Kitchin and Dodge, nous retrouvons l’idée que le code (l’écriture informatique) et l’éditorialisation numérique sont associés à la construction de l’espace.

“The programmer, like the poet, works only slightly removed from pure thought stuff. He builds his castles in the air, from air, creating by exertion of the imagination” (Brooks 1995, 7). Crafting code can itself be a deeply creative act. (Kitchin and Dodge, 26) – je souligne

De fait, le code est un langage, qui fait le pont dans l’espace numérique entre la machine et l’humain.

 

Ces « écritures » servent à construire des algorithmes/instructions >

qui forment des programmes/logiciels >

à la source d’opérations digitales

 

Littéralement, ces écritures agissent sur les relations et les actions des espaces numérique et physique (qui sont liés et agissent comme des vases communicants). Plus d’informations ici sur différents rapports envisagés entre espace physique et numérique.

Chez Vitali-Rosati, c’est l’aspect performatif de l’éditorialisation qui est mis de l’avant. Un parti pris de perspective qui permet d’explorer d’autres facettes de l’écriture. Non (contrairement à ce que suggérait Valéry) l’écriture n’est pas vouée qu’à représenter-ou-nommer le monde, elle participe aussi à le créer, à l’élaborer. Dans son article sur la question, l’auteur démontre la place prépondérante de l’écriture dans l’espace digital, notamment sur Internet. On y associe les écritures numériques au paradigme du « performatif » (avec définition à l’appui). Selon Vitali-Rosati, l’éditorialisation numérique n’a pas pour fonction de représenter le réel, mais est plutôt une façon singulière de produire et d’organiser la réalité (je simplifie).

Valéry criticized writing, we recall – and, in particular, the writing of philosophy – because it produces dead words. To write is to represent, and indeed Valéry’s critique is principally a critique of the representational paradigm. This paradigm implies a separation between writing and the world: written words are a representation of the world. But, as the discussion above should have shown, this critique does not apply to digital writing. For one, digital space is constructed by writing. Writing is the very material with which digital space is built. Digital writing is thus a kind of architecture: writing, in digital space, is building. Secondly, digital space is not a self-contained space; it is our actual space, the space in which we live and act. As in a temple or any other physical structure, we can act in digital space. Finally, like every other actual space, digital space is in motion. (Vitali-Rosati 2015) – je souligne

L’écrivain est associé ici à un architecte, un bâtisseur de l’espace. Déjà chez Ricoeur nous avions cette idée de l’écriture agissante sur notre perception de la réalité, donc par extension sur la réalité, sur l’espace.

Non seulement notre conception de la rationalité, mais simultanément celle de la réalité, sont mises en question : « La rationalité, dit Mary Hesse, consiste précisément dans l’adaptation continue de notre langage à un monde en continuelle expansion; la métaphore est un des principaux moyen par lesquels cela est accompli ». (Mary Hesse citée dans Ricoeur 1975, 305)

LA MÉTAPHORE POUR RÉCONCILIER REPRÉSENTATION ET PERFORMATIF

Les paradigmes de la représentation et du performatif sont souvent mis en opposition, un dualisme qui favorise l’une ou l’autre des perspectives selon l’époque et-ou les théoriciens. Vous trouverez ici quelques définitions. Il y aurait tout un travail à faire pour répertorier non seulement les différentes définitions, mais les différents usages des deux termes à travers le temps et à travers les disciplines.

Les trois définitions retenues de la performance, du performatif et de la performativité (ici) sont de Vitali-Rosati, de Leroux et de Zumthor (des littéraires). Si Vitali-Rosati s’inscrit clairement en rupture avec la représentation, c’est pour mettre l’accent sur l’écriture en tant qu’action, avec sa nature imprédictible. Chez Leroux, le concept de performance demeure en lien avec l’action, en plus d’être associé au rapport à l’autre. De son côté, Zumthor accompagne l’idée de performance d’un discours sur la vocalité et sur la voix. Zumthor associe la performance à l’actualisation du texte à travers le corps. La performance du texte passe chez lui par le corps, avec tout ce que cela implique aussi d’imprévisible, de possibles, d’inattendu. C’est peut-être ici qu’il y a un point de jonction à faire avec le concept d’« embodiment » ou d’« embodied » cher aux géographes adeptes des théories de la non-représentation, Nigel Thrift en tête. Concept qui s’appuie sur la matérialité des corps et des objets en mouvement et en relation. Un au-delà du langage, qui passe par le corps (que plusieurs géographes rattachent à Merleau-Ponty et à sa notion du corps vivant, véhicule de l’être-au-monde (Cadman 2009, 460)) – je traduis librement.

Les deux définitions retenues de la représentation (ici) sont de Kobayashi et de Ricoeur (géographe et philosophe). Ces définitions démontrent comment la représentation est une construction de sens, qui agit sur notre perception de la réalité. Ricoeur va plus loin en ce sens dans son livre La métaphore vive, puisqu’en plus d’établir la valeur « performative » des symboles, il établit un lien de similitude entre métaphore et modèle scientifique.

[…] la métaphore est au langage poétique ce que le modèle est au langage scientifique quant à la relation au réel. Or dans le langage scientifique, le modèle est essentiellement un instrument heuristique qui vise, par le moyen de la fiction, à briser une interprétation inadéquate et à frayer la voie à une interprétation nouvelle plus adéquate. (Ricoeur 1975, 302)

Représenter c’est organiser, c’est donc agir sur le réel.

Quelles lunettes prendre?

En géographie, le post-structuralisme des années 1990 et 2000 est marqué par la rupture de certains théoriciens avec la représentation[1]. Il y a des théories de la non-représentation « nonrepresentational » (Thrift) et de la plus-que-représentation « more-than-representational » (Lorimer). Dans les deux cas on semble vouloir s’éloigner du paradigme traditionnel représentationnel (des discours et du seul fait verbal) pour appréhender le réel autrement. Ces nouvelles avenues ont l’avantage de susciter le débat et d’apporter une vision de l’espace moins euclidienne, qui passe par l’expérience du corps et des perceptions (et non plus seulement par l’esprit).

The method of performing research within geography dares to move away from more Euclidean, geometric, and static concepts of space, and toward more live, active, embodied, and dynamic ever-changing spaces. (Morton 2009, 124)

 

While representational or textual understandings of the spatial remain important, and are not jettisoned by those interested in pursuing embodied approaches, an overemphasis of the cognitive and the contemplative means geographers miss most of what is going on in everyday experiences – including smell, sound, emotion, memory, and touch. These sensory pathways do not rely upon the internal processing of representations of an external world. In other words, nonrepresentational experiences are central to our making sense of space. (Gibson et Waitt 2009, 420)

Ces nouvelles théories s’accompagnent chez les géographes de nouvelles méthodes de travail (Morton 2009), de nouvelles pratiques discursives (Brosseau 1997) et aussi de critiques, notamment des féministes, qui avancent que la théorie de la non-représentation fonctionne toujours sur le même mode binaire qui opposaient traditionnellement le corps et l’esprit, mais inversé…

Finally, feminist critiques have suggested that nonrepresentational theory has a tendency to invert the very dualisms it seeks to overcome – mind/body, representational/nonrepresentational, thought/practice – and it is somewhat ironically able to do this through a disembodied stance (preferring abstract discussions of affect over emotion, and being rather than sexed being, for example). (Cadman 2009, 462)

Pour Daya, les modes de la représentation et du performatif sont liés. Ainsi, la représentation et le performatif, qui sont associés d’une part à la contemplation, au langage et aux symboles et d’autre part à une corporéité spatiale et au mouvement, sont tissés.

But my argument has been that we do not need to choose between the two. Where nonrepresentationalism reinforces a division between bodily action and cognitive reflection (Nash 2000), the performances outlined here demand that we recognise how the two are mutually constituted and the possibilities that may result. The performances are not beyond language, although they do not need language for their expression, but their full constitution in being both performed and (actively) watched depends upon an engagement with the social and cultural narratives in which they are embedded and which they produce, as well as their representation of those narratives. (Daya 2011)

Oui, la représentation ne nous permet pas à elle seule d’appréhender le monde et il est judicieux d’adopter de nouvelles perspectives dans notre compréhension-expérience de l’espace, pour pallier aux limitations du langage. Il demeure qu’on ne peut pas, comme le rapporte Cadman, dissocier représentation/performatif, pensées/actions, discours/affect.

Oui, c’est sûrement une très bonne idée de s’éloigner de représentations/modèles (non neutres, qui correspondent aux valeurs de ceux qui les établissent) pour des territoires traditionnellement négligés en recherche : le corps et les émotions.

Oui, brouiller les frontières entre les disciplines et entre la recherche et la création. Mais nous avons un devoir de vigilance, on ne peut pas nier que les représentations et les systèmes symboliques en place habitent (et agissent sur) les espaces, le vivant, les objets. Pendant que la poésie travaille à redécrire la réalité, les mark-rhéteurs tentent de nous persuader qu’ils détiennent la vérité. La métaphore peut servir des buts différents, qui ne sont pas toujours d’ordre poétique.


[1] Lire l’article Cultural Geography (Gibson et Waitt 2009) pour un tour d’horizon des perspectives théoriques en géographie au fil des ans.

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