(co)llectif – moins vite plus loin

(co)llectif

“Qui réunit plusieurs personnes.”

L’acte d’écrire pour moi est un engagement et mon livre de chevet en la matière est  Art et politique d’Ève Lamoureux. Mais qu’est-ce que l’engagement en art? Comment se décline-t-il selon les pratiques et les personnalités? Comment le nommer, comment l’intégrer à une discipline artistique et plus largement à une vie? Comment marcher sa parole autrement dit? Le livre de Lamoureux répond brillamment à ses questions à travers différentes entrevues avec des artistes tels Alain-Martin Richard, Devora Neumark, Sylvie Cotton, Raphaëlle De Groot, l’organisme ATSA et le collectif d’artistes BGL.

Mon travail s’arrime à une démarche qui vise à établir un lien entre engagement personnel et engagement social, entre le geste d’écrire et mon rôle de citoyenne, entre “langagement” et “l’engagement”. Une façon de réunifier mes identités individuelle et sociale, de prendre part au collectif sans perdre mon unicité. Une démarche artistique qui se veut incarnée.

Les artistes interrogés abordent la définition de l’engagement en art selon deux orientations différentes. Une minorité insiste sur les objectifs, les thèmes, les stratégies à déployer et donc, en quelque sorte, sur la dimension sociale et politique de l’art engagé, critique, subversif. Une majorité, par contre, insiste plutôt sur la dimension personnelle de l’engagement, sur les modalités qu’ils supposent chez l’artiste : authenticité, responsabilité, cohérence.
– Ève Lamoureux (ART, p. 130)

Les projets collectifs d’art communautaire permettent de s’associer et d’utiliser les arts comme pré[texte] pour questionner des enjeux et agir sur ces derniers. Ces projets  se font souvent avec des groupes marginalisés et un des enjeux premiers, dans bien des cas, est celui de briser l’isolement. Si on prend l’exemple du projet Parcours géopoétique Saint-Michel, que j’ai développé avec des partenaires de quartier, on constate que non seulement les ateliers de créations collectives ont permis de mettre des gens en relation, mais ont servi, dans une plus large mesure, à développer le sentiment d’appartenance des gens face au territoire qu’ils habitent. Le projet de Parcours abordait la question de la participation citoyenne via des ateliers artistiques. Les participants, une centaine d’aînés michelois, ont pris part à une expérience commune, ont participé à une expérience humaine, qui s’inscrivait dans un projet de (re)découverte du territoire. Ils sont devenus les créateurs d’un projet PAR et POUR les citoyens et sont devenus par le fait même les premiers ambassadeurs de ce dernier.

Le projet invitait à voir autrement et à exercer notre regard. Nous nous sommes initiés à être plus attentifs à notre environnement, à chercher des perspectives différentes, des angles de vue, des lumières, des lignes. Une manière d’influencer notre environnement par la sensibilité de notre regard et de devenir acteur de cet environnement. Depuis, nous ne sommes plus que des passants, mais un groupe de citoyens qui portons attention à ce qui nous entoure. Et c’est cette sensibilité face au territoire que nous avons transposée ensuite dans nos différents projets artistiques. Cette curiosité, éveillée au fil des rencontres, à pousser certains participants à s’aventurer dans des coins jusqu’alors inexplorés, à essayer de nouvelles activités, à se réseauter, à partager des souvenirs. Le fait de travailler avec des aînés nous a permis d’explorer, en même temps que le quartier, la mémoire de ce dernier.

Dans ce type de projets avec des gens dits non-artistes, l’importance de la relation est cruciale et le processus prime sur les résultats.

Dans ce genre de projet artistique, le coeur même de la réalisation ne se situe pas dans le résultat final, mais dans le processus. Ce dernier vise à développer la création artistique d’individus non professionnels et souvent néophytes en art, mais beaucoup plus que cela. Il aspire à influencer, de plusieurs façons, à la fois les participants, la collectivité impliquée et l’artiste. Comme l’explique Peltier, le processus de création devient “une sorte de catalyseur, pour que la rencontre entre les participants s’effectue de la façon la plus riche possible.”
– Ève Lamoureux (ART, p. 120)

Les choix artistiques sont faits en groupe, les participants ne sont pas des exécutants, ils participent à générer des idées et de la matière, ainsi qu’à l’organisation de cette dernière dans un processus de (co)création. Dans cette optique, l’artiste est un animateur ou un facilitateur, en ce sens qu’il n’est pas plus important que les autres membres du groupe et que son rôle consiste, essentiellement, à accompagner le groupe dans la direction souhaitée de façon consensuelle. Tous les groupes sont différents et le principe de base de la médiation culturelle, pour utiliser un terme à la mode, est de travailler à partir du groupe et en fonction de ce dernier. Le simple fait de travailler sur une base collaborative est en-soi un geste politique.

Peut-être est-il important de faire une distinction  entre les termes “collectif” et “collaboratif” que j’emploie souvent indifféremment. Par définition, le “collectif” est le fait, l’oeuvre de plusieurs individus. Les termes “collaboratif” ou “coopératif” renvoient à la notion de participation et d’interactions (d’échanges) entre les individus qui font partie d’un groupe donné. La nuance peut sembler superflue, mais elle indique pour moi une distinction importante dans le mode de fonctionnement d’un groupe. Des groupes d’individus sont impliqués dans des projets de toutes sortes (dans l’espace public et sur le web), mais interagissent-ils entre eux ou travaillent-ils en parallèle? Plusieurs collectifs d’auteurs sont impliqués dans divers projets littéraires (dans l’espace public et sur le web), mais travaillent-ils ensemble ou en silos? Je n’essaie pas de prêcher ici pour une façon de faire plutôt qu’une autre, par contre je trouve que le terme “collectif” manque de précision lorsqu’il définit à la fois les auteurs d’un blogue construit à partir d’une collection (un catalogue) de textes écrits individuellement et des auteurs qui collaborent ensemble dans des projets d’écriture (à travers des exercices d’écritures à relais, de relectures, de partages ou d’allers-retours avec d’autres disciplines artistiques). Fin de la parenthèse.

En travaillant avec les arts littéraires et le langage on donne la parole et on ouvre des espaces d’expression et de réflexion. La poésie notamment, cet art du langage propre à exprimer des sensations, des sentiments, des idées à l’aide d’images, de sonorités et d’harmonie (Multi, 2003) permet d’établir une résonance avec les participants, de les rejoindre par l’intermédiaire d’une parole vraie, ce qui a pour effet de faciliter les relations et les échanges. Avec la poésie, il est permis (c’est même souhaitable) de dire les choses autrement et d’exprimer des choses qui ne le seraient pas autrement. L’indicible trouve un espace où s’exprimer. Comme la relation est le cœur d’un projet de médiation, la poésie demeure encore et toujours, le pré[texte] parfait pour communiquer et être entendu. Si je prends toujours l’exemple du projet Parcours géopoétique Saint-Michel, nous avons pu, grâce à ce dernier, prendre le temps d’écouter les conseils, les souvenirs, les inquiétudes et les aspirations d’une diversité d’aînés. Nous étions à même de constater que les parcours de nos aînés, qui étaient âgés de 50 à 90 ans, n’étaient pas homogènes et que le vieillissement se vit différemment en fonction des enjeux de chacun (vécu, contexte économique, état de santé, situation d’isolement, etc.).

Je crois au pouvoir du récit. Laisser une histoire prendre forme alors qu’on la raconte, par le choix des mots, le débit et le rythme, est un acte de confiance, de courage et de transformation. Chaque fois qu’on la raconte, un nouvel aspect de soi et de ses sens nouveaux se révèlent, en particulier si l’histoire émerge au sein d’un cercle bienveillant de la collectivité. Pour moi, ce type de récit participatif d’une expérience de vie, qui met en lumière certains événements et leurs significations, est l’un des mécanismes les plus puissants d’engagement personnel et social ainsi que l’un des instruments les plus actifs de démocratie participative. J’en suis venue à définir le citoyen volontaire comme une personne qui choisit librement de révéler le coeur de sa vulnérabilité et de prendre le risque de laisser tomber ses défenses habituelles.

– Devora Neumark (ART, p. 121)

Il est intéressant de constater que les pratiques collaboratives et le concept de “communautés” est aussi présent sur le web que dans l’espace communautaire. On n’a qu’à penser aux communautés d’apprentissages et-ou d’intérêt, par exemple. Ces pratiques, au-delà des motivations diverses qui les font naître, mettent l’accent sur notre nature sociale et notre besoin de créer des liens avec les gens autour de nous, qu’ils soient nos voisins réels ou nos camarades-collègues de toile.

What holds the collective intelligence together is not the possession of knowledge – which is relatively static, but the social process of acquiring knowledge – which is dynamic and participatory, continually testing and reaffirming the group social ties.
– Henry Jenkins (CON, p.54)

Cependant, on doit se poser la question : “comment le concept de communauté s’articule dans l’espace physique versus dans l’espace web”? Est-ce que la mobilisation des gens se fait de la même façon dans un projet d’art communautaire versus la mobilisation d’un groupe de gens amenés à interagir ensemble sur une plateforme web? Est-ce que la participation fonctionne de la même manière dans un espace physique versus dans  l’espace numérique? Il est fort probable que non. À priori, j’ai l’impression que l’adhésion au groupe se construit autour de la relation dans un contexte d’ateliers versus autour de la tâche à accomplir dans une communauté web… mais peut-être que je me trompe?! Peut-être que mes propres préjugés me rattrapent?

En bout de ligne, il ne faut pas oublier que ces deux espaces sont des vases communicants. Comme la plupart des gens ont des interactions à la fois sur le web et dans l’espace public, on peut imaginer qu’un projet qui marierait espace-web et public pourrait ainsi élargir son public et multiplier les formes de participation : 1) participation sur le web seulement, 2) participation aux ateliers seulement et 3) participation sur le web et lors des ateliers. Même chose pour la mobilisation, on ne peut pas simplement penser mobiliser sur le web pour la participation web et vice-versa, puisque la mobilisation web peut amener des gens aux rencontres dans l’espace public et que les rencontres dans l’espace public peuvent contribuer à élargir les visiteurs d’une plateforme web.

Si on compare les aspects “mobilisation” et “participation” de deux projets que j’ai initiés, l’un essentiellement vivant dans l’espace public versus l’autre dans l’espace-web…

PARCOURS GÉOPOÉTIQUE SAINT-MICHEL :
mobilisation: la mobilisation s’est faite en continu avec l’aide des organismes du quartier. J’ai fait, avec la coordonnatrice du projet, des tournées régulières d’habitations collectives (OMHM), de centres communautaires, d’assemblées citoyennes et autres événements ponctuels durant l’année (journée des aînés, rencontres de la table culture, rencontres de la table aînés, club de lecture de la bibliothèque, etc.). Mobilisation donc en continu pendant toute l’année pour trouver des participants et comité de communication mis en place à l’approche du lancement du parcours pour inviter les gens lors de l’événement (re-tournée des lieux + affichage + courriels/FB/sites des Journées de la Culture et des partenaires). Nous avons eu la grande chance que les partenaires se mobilisent (eux-mêmes!) pour effectuer le transport des aînés lors de la journée du lancement, parce que, oui, en plus des contraintes logistiques liées à l’événement nous avions des enjeux de mobilité pour nos participants.

participation: une centaine de citoyens ont participé aux ateliers et une cinquantaine de personnes étaient présentes sur place lors du lancement du parcours sur baladodécouverte. Étrangement, sur la plateforme que nous utilisons pour le parcours (baladodecouverte.com) je n’ai pas accès aux statistiques?!

TATOUAGE COLLECTIF LA MARCHE À L’AMOUR :
mobilisation : la mobilisation de ce projet s’est faite beaucoup via le bouche à oreille (ou le clic-partage). J’ai diffusé principalement l’information via FB auprès de mon propre réseau, de pages dédiées à la littérature et à la poésie et de pages qui appartiennent à des boutiques de tatouages. À un certain moment donné, je ne recevais plus de demandes de participation, jusqu’à ce qu’une journaliste de La Presse me contacte pour faire un article sur le projet dans LaPresse+. À ce moment, nous avons eu un boom de participation et d’affluence vers mon blogue. Depuis, l’information a circulé dans différentes revues et pages (Marie-Anne Paveau, TicArtToc, L’OBS, etc.) et je ne fais pas de mobilisation particulière pour le projet, qui fait son chemin par lui-même sur Internet.

participation : plus de centaines de personnes ont réservé un vers de Miron et une soixantaine de vers ont été tatoués, photographiés et mis en ligne sur le site. Nous avons fait un petit 5@7 à l’automne pour souligner de la venue d’une des participantes qui habite en France, nous étions 6 participants. Comme quoi, le projet rassemble les gens, mais ils ne ressentent pas nécessairement le désir se se côtoyer dans un espace autre que numérique.


hyperliens de l’article :
– Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales/collectif [site]
Écosociété/Art et politique [site]
Alain-Martin Richard/page FB projet Trou de mémoire
Devora Neumark/page d’accueil [site]
Sylvie Cotton/page d’accueil [site]
Raphaëlle De Groot/page d’accueil [site]
ATSA/page d’accueil [site]
BGL/page FB du collectif 
BaladoDecouverte/parcours géopoétique saint-michel [application]
Larousse/collaboratif [site]
Lunettes Roses/projet parcours géopoétique saint-michel [blogue personnel]
– Lunettes Roses/projet parcours la marche à l’amour [blogue personnel]
La Presse+, Sophie Allard , Tatouage, des mots dans la peau – La marche à l’amour, 2013-09-14 [site]
Le discours et la pensée – Marie-Anne Paveau/page d’accueil [site]
– TicArtToc No. 2 « Artistes indisciplinés », Chantal Bergeron et Guy Ménard, rubrique D’égal à égo, 2014-05 [site et revue]
L’OBS bibliOBS, Bernard Geniès, La littérature, ça se tatoue, aussi, 2014-06-26 [site]
Bibliographie des citations

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