(co)llage – intertextualité et échantillonnage

(co)llage

“Coller”

L’échantillonnage, trait marquant du rap, est à la musique ce que l’intertextualité est à la littérature. Le créateur, par la pratique de l’échantillonnage ou de l’intertextualité, utilise non seulement un langage qui lui préexiste, mais des matériaux sonores ou textuels préexistants. Voler, avaler et s’approprier la matière. Partir donc d’un matériau déjà chargé de sens, transformer ce sens, voire le travestir, en multiplier les épaisseurs pour ensuite le réaménager, le réduire ou l’augmenter, le détourner, voire le critiquer. En d’autres mots, recycler. Par associations, par collage ou bricolage comme le dit Genette à propos de l’écrivain argentin Borgès :

La littérature devient pour Borgès la fabrication d’un texte qui ressemble à un palimpseste. Chaque texte « original » renvoie par allusion à d’autres, explicitement ou implicitement. Chaque texte est délibérément ou non, un recueil de citations. Le lecteur à son tour, en exerçant son office (celui de lire le texte), le recrée, c’est-à-dire le rédige une fois de plus, et ainsi de suite à l’infini.
– E.R. Monegal (BOR, p. 27)

Plus près de chez nous, on retrouve un peu le même type de réflexion, sous la plume de Jacques Poulin :

Il ne faut pas juger les livres un par un. Je veux dire : il ne faut pas les voir comme des choses indépendantes. Un livre n’est jamais complet en lui-même; si on veut le comprendre il faut le mettre en rapport avec d’autres livres du même auteur, mais aussi avec des livres écrits par d’autres personnes. Ce que l’on croit être un livre n’est la plupart du temps qu’une partie d’un autre livre plus vaste auquel plusieurs auteurs ont collaboré sans le savoir.

– Jacques Poulin (LAN, p. 143)

Il s’agit en somme d’un exercice où différentes subjectivités créatrices sont mises en commun. Un trait d’union entre les œuvres, leurs auteurs et leurs destinataires. Mais pourquoi échantillonner certains matériaux textuels ou sonores plutôt que d’autres? Par quoi sont motivés les choix? À première vue, il semble que les samples choisis procèdent d’intentions contradictoires : soit de rendre hommage, soit de critiquer. D’une part, l’artiste peut s’associer aux extraits repiqués. L’échantillonnage ou l’intertextualité devient alors une forme de recyclage et l’artiste participe, tel que le décrit l’extrait ci-dessus, à la manière d’un relais, à la continuité d’une œuvre qui évolue à la fois de façon circulaire (par la répétition et la reprise) et linéaire (par les transformations apportées). Tout a été dit, mais pas par moi, comme le disait Gilles Vignault. On observe alors une forme de court-circuitage entre les œuvres, un rapport de filiation qui s’établit entre les artistes à travers des lignées non officielles, des trafics d’influence, des rapports d’identification et de projection entre auteurs : la mémoire polyphonique, le relais de la parole. Des esthétiques où l’on observe « un détrônement progressif du narrateur en faveur d’une parole à relais et d’un mixage des codes qui modifient en profondeur l’horizon romanesque […] » (LAN, p. 212). À l’inverse, l’artiste peut s’approprier de la matière dans le but d’établir une distance avec cette dernière et ses auteurs.

Entre hommage et critique, il existe une troisième avenue, où l’échantillonnage et l’intertextualité se mettent alors au service d’une forme d’hybridation. La multiplication des voix permet l’intégration d’éléments de nature de prime abord disparate. Je pense, par exemple, en littérature, au concept d’anthropophagie développé par les Brésiliens. Le Dictionnaire International des Termes Littéraires définit l’anthropophagie comme suit : « Le mouvement anthropophagiste qui s’est développé au XXe siècle au sein du modernisme brésilien, prône la déconstruction des cultures étrangères par l’assimilation de leurs idées, de leurs valeurs, de leurs modes de symbolisation du monde pour faire émerger une vision du monde originale en Amérique. La littérature comparée s’intéresse à cette relation intertextuelle et interculturelle, où l’on peut déceler plusieurs voix mêlées dans une même forme d’expression, manifestant l’identité hybride d’une culture nouvelle. L’anthropophagie fonde au Brésil le concept identitaire d’abrasileiramento, d’une brésilianité à jamais inachevée. » Le métissage, c’est aussi Yolande Villemaire qui « donne [sa] langue au chat », qui « parle et écri[t] par oreille une langue mouvante dans laquelle murmure une polyphonie de voix : les chansons à répondre de [s]on enfance, l’écho du cyberspace et le son du soi » (Yollande Vilemaire citée dans LAN, p.70).

Une sorte de discours hybride est l’écriture hypermédiatique, genre polymorphe qui prend différentes formes aux frontières d’espaces-temps convergents. Oeuvres qui se situent à la jonction de divers espaces culturels, dans un espace numérique aux multiples vecteurs ethnoculturels et référents à des espaces géographiques (migration, navigation, etc.). Un espace où tous les temps cohabitent dans une espèce de melting pot de données, où des voix médiatisées et écrites s’entremêlent et se font entendre au présent grâce aux technologies modernes.

L’intertextualité dans ce contexte devient plus organique et les réseaux de références à même les textes à travers les hyperliens transforment l’expérience de lecture. D’une expérience plus linéaire via l’objet livre, la lecture de récits hypermédiatiques peut s’apparenter à une voyage dans la mémoire, qui n’est ni linéaire ni chronologique ou à l’exercice de la pensée, avec ses réflexions multicouches, mouvantes et souvent…. cacophoniques. Plus que jamais le lecteur crée l’oeuvre en empruntant une route de lecture qui n’est pas tracée à l’avance par le support papier.

Ces oeuvres hypermédiatiques sont de véritables explorations et peuvent prendre toutes sortes de formes. Si certaines ressemblent davantage à un texte placé sur le Web auquel on ajoute des hyperliens, d’autres propositions s’apparentent davantage au jeu vidéo, et plongent le lecteur dans une expérience interactive qu’aucun livre papier n’a jusque-là offerte, faisant en sorte que la fin de l’histoire est toujours inédite, d’un lecteur à l’autre. Puisque ces créations sont si difficiles à décrire, on peut difficilement les mettre dans une boîte. (ROM, web)

Ces pratiques littéraires médiatiques, ces nouvelles formes de narrativités qui s’appuient sur les technologies demeurent marginales. On constate même que la littérature traîne de la patte par rapport aux autres disciplines artistiques en ce qui attrait à la création numérique.

Si la création hypermédiatique n’est pas davantage pratiquée et reconnue, c’est surtout un problème institutionnel, croit Marcello Vitali-Rosati, professeur agrégé de littérature et culture numérique au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal. « L’institution du livre est une structure très complexe qui a pris du temps à se cristalliser », dit-il, évoquant en exemple la relation avec le public, ou encore la diffusion, la perception des droits d’auteurs, le système de récompenses par les prix littéraires. « Si on demande aux étudiants en littérature ce qu’ils veulent faire plus tard, ils vont dire “être écrivain”. Être écrivain, c’est écrire un roman : parce que ça sera publié chez Boréal, il pourra obtenir un Prix du Gouverneur général, faire la une d’un magazine, percevoir des droits d’auteurs », illustre le chercheur, qui s’intéresse aux formes de production, de publication et de diffusion des contenus en ligne. (ROM, web)


hyperliens de l’article :
Idixa/Picasso et Braque ont inventé le collage pour résister à la planéité qui menaçait d’écraser le tableau cubiste [site]
Youtube/cacophonie | parcours géopoétique saint-michel (2015)  [compte personnel]
Bibliographie des citations

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