(co)lère – frustrations créatives

(co)lère

“Bile”

Au-delà du fait que le numérique (nouvelles technologies, nouveaux médias, etc.) est omniprésent et partout autour de nous. Bien sûr il devient difficile d’en faire abstraction et il n’est pas surprenant de le voir s’immiscer de plus en plus dans les pratiques artistiques. Si on part du principe que le numérique occupe un espace réel et qu’il influence notre perception et notre vision du monde, une réflexion sur le numérique s’impose. Au-delà de nous offrir de nouveaux outils, notamment en écriture, le numérique modifie notre appréhension du monde, donc notre façon de créer.

Plusieurs chercheurs ont parfaitement montré que l’espace dans lequel nous vivons est de plus en plus hybride et que le numérique a investi l’ensemble de nos pratiques, indépendamment du fait qu’elles soient ou non médiées par un outil technologique. Il faut donc prendre en considération le numérique sous un autre angle : non pas comme un ensemble d’outils, mais bien comme un phénomène culturel.
– Marcello Vitali-Rosati (ALG, web)

J’ai commencé à m’intéresser plus particulièrement aux nouvelles technologies lors de la rédaction de mon mémoire de maîtrise. Je composais mon texte comme une partition, avec des indications de lecture et une musicalité plus que périphérique. Il y avait pour moi un paradoxe dans le fait de devoir rendre un texte alors que “j’entendais” et que je travaillais à “faire entendre”.  J’avais envie de pratiquer un collage-sonore (échantillons musicaux trafiqués – bruits du paysage – voix), mais je n’avais pas les outils pour le faire à l’époque. Mon passage subséquent chez Productions Rhizome (comme chargé de projets) et les formations d’initiation aux pratiques audio offertes chez Avatar, m’ont permis de me familiariser avec différents outils, logiciels et surtout, de côtoyer des gens qui pratiquent une littérature « hors-des-livres », qui marrie technologies audio, vidéo mapping et littérature.

L’utilisation des technologies, au départ, me permettait de calmer deux frustrations personnelles, liées au fait de ne pas avoir publié de recueil de poésie et de sentir la limite des mots dans l’exercice de l’écriture. Depuis 2008, différents blogues m’ont permis de contourner l’institution littéraire pour aller rejoindre plus directement un public. Le projet de tatouage poétique collectif La marche à l’amour occasionne d’ailleurs un certain trafic sur mon site actuel.

Pallier la limite des mots. Dire autrement avec des langages différents. Multiplier les matières différentes, les médiums et les supports-canevas. Une part documentaire, une part poétique… donner à entendre des voix et à lire les textes sur une plateforme aux fonctionnalités augmentées.

Si elle constate elle aussi la montée des écritures du réel, pour l’éditrice d’Héliotrope et observatrice de la littérature Olga Duhamel, « ce qui se joue depuis quinze ans dans l’écrit autour de l’intimité participe de quelque chose de différent à mon sens. Ces “écritures du réel” ne sont pas dans l’expérimentation du texte, des mots, de la matérialité de l’écrit. L’expérience se passe dans la vie même (qui de ce fait devient d’ailleurs un matériau particulièrement précieux). Je crois surtout que ces écritures ont plus de parenté avec la littérature du sida de la fin du 20e (Hervé Guibert, Guillaume Dustan), qu’avec la performance. Il s’agit en ce sens pour moi d’écritures plus performatives que performées. »
– Olga Duhamel (REE, web)

Ce qui soulève la question de la posture de l’auteur et de son rapport au réel. Sommes-nous dans des registres de fiction plus ou moins éloignés du réel (on se posait le même type de question au 17e siècle et en 2006)? Ce qui présuppose déjà que le réel existe et qu’il n’est pas qu’une construction sociale… Sommes-nous plutôt dans la « représentation », dans la « performance » ou dans le « performatif » ? Et si, comme le souligne toujours Duhamel dans le même article du Devoir : « L’aventure ici concerne l’extension des territoires de la représentation, le raffinement des techniques pour faire voir et une forme de perfectionnement des manières de montrer. »?

La performance, c’est la matérialisation (la “concrétisation”, disent les Allemands) d’un message poétique par le moyen de la voix humaine et de ce qui l’accompagne, le geste ou même la totalité des mouvements corporels. Aujourd’hui, le fait que de nombreux artistes performent leurs textes nous ramène à une pratique qui était normale au Moyen Âge.
– Paul Zumthor (NOM, p.48)

Le concept de “performance” de Zumthor, s’accompagne d’un discours (poétique) éclairant sur la vocalité et sur la voix. Par contre, le terme “performance” me pose problème en cela qu’il est galvaudé et qu’il est utilisé indifféremment dans des contextes différents. Zumthor associe la performance à l’actualisation du texte à travers le corps et la voix, mais force est de constater que la performance déborde de cette définition en art contemporain et que le mot est utilisé de manière générale pour signifier à la fois une prestation où l’artiste utilise son corps comme moyen d’expression et le résultat optimal qu’une machine peut obtenir. Nous vivons dans un monde axé sur la compétition et la compétitivité, où l’on cherche une voiture performante, un ordinateur performant, une entreprise performante (Le Petit Robert, 2015). Il me semble que ce monde si “performant” dans lequel nous évoluons est cela même que la voix poétique tente de fuir.

 

Je terminerai cet article en évoquant une autre de mes frustrations, cette fois-ci vis-à-vis le numérique lui-même et cette supposée “révolution numérique”. S’il ne fait pas de doute que le numérique opère une révolution, on peut se questionner à savoir si cette “révolution” concerne tout le monde et tous les pays. Pour avoir passé quelque temps dans un pays d’Afrique de l’Ouest, dans un village où l’on espérait plus souvent l’électricité qu’Internet… je me questionne. D’un côté l’espace numérique permet un démocratisation d’outils et de contenus, il permet aux gens de se mobiliser et de communiquer plus facilement. Je prends pour exemple un projet de mise sur pied de radio web lors du dernier coup d’état au Burkina Faso. Mais je me questionne toujours, est-ce que tout le monde participe également à cette révolution?


hyperliens de l’article :
Wikipedia/colere [site]
Jean-Pierre Depétris/écrire autrement [site]
Chantal Bergeron, La salamandre turquoise et réflexion théorique sur le rap ou les mots dits, UQAR 2008 [media]
Productions Rhizome/page d’accueil [site]
Avatar – art audio/page d’accueil [site] 
Dailymotion/blanche neige et les sept nains [media] 
– Lunettes Roses/projet “la marche à l’amour” [blogue personnel]
– Chantal Bergeron, Histoires d’Hypolite comte de Duglas – l’exemple de Madame d’Aulnoy, réception et représentation du conte et de la nouvelle, UQAR 2006 [media]
– Le Devoir, Jocelyn Maclure , Le nouveau réalisme, réalisme au cynisme postmoderne, 2015-12-08 [site]
Bibliographie des citations

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